Jouer sans retenue. Oser. Prendre des initiatives. Ne pas avoir peur de l'erreur. Être pleinement présent dans ce que l'on fait.
Mais une question mérite d'être posée : pourquoi certains sportifs semblent-ils capables de jouer libérés dans les moments où la pression est maximale, alors que d'autres se retrouvent prisonniers de leurs pensées, de leurs attentes ou de la peur de mal faire ?
Et surtout : faut-il attendre qu'un événement difficile, une blessure, un échec ou un drame personnel nous fasse changer de regard sur la performance ?
Je ne le crois pas.
En tant que préparateur mental, c'est précisément l'une des dimensions de mon travail : permettre au sportif de construire cette liberté intérieure avant que la vie ou le sport ne l'y contraigne.
1. Jouer libéré ne signifie pas ne plus avoir d'enjeu
Être libéré ne signifie pas ne plus avoir envie de gagner.
Un sportif de haut niveau peut être extrêmement ambitieux, vouloir remporter une compétition, battre son adversaire, atteindre un classement ou décrocher un titre, tout en étant capable de ne pas laisser cet objectif prendre le contrôle de son comportement.
C'est toute la différence entre jouer pour gagner et jouer avec l'obligation de gagner.
Dans le premier cas, l'objectif devient une direction. Dans le second, il devient une menace.
Et lorsque l'objectif devient une menace, le sportif peut progressivement quitter ce qu'il sait faire pour tenter de contrôler ce qui ne dépend pas directement de lui.
« Il ne faut pas que je perde. »
« Je dois réussir ce point. »
« Je ne dois pas faire de faute. »
« Il faut absolument que je gagne. »
Le cerveau se tourne alors vers le résultat, vers les conséquences, vers le regard des autres.
Et pendant ce temps, le sportif s'éloigne de l'essentiel : jouer.
2. Le PSG de Luis Enrique : une illustration du collectif
Le parcours du Paris Saint-Germain sous Luis Enrique constitue une illustration intéressante de cette philosophie.
Après le départ de Kylian Mbappé, une partie des commentaires s'est interrogée sur la capacité du PSG à conserver son niveau et à atteindre ses objectifs européens.
Pourtant, le projet de Luis Enrique a progressivement renforcé une logique collective : chaque joueur devait pouvoir contribuer au fonctionnement de l'équipe.
La réussite parisienne en Ligue des champions 2025 a illustré cette dimension collective. Lors de la finale remportée 5-0 face à l'Inter Milan, sept joueurs parisiens avaient été impliqués sur au moins cinq buts durant la campagne européenne. (Paris Saint-Germain)
Plus largement, l'UEFA a souligné le changement de mentalité du PSG et l'importance du fonctionnement collectif dans son parcours européen. (UEFA.com)
Luis Enrique lui-même parlait, avant la finale, de la nécessité de transmettre à son équipe le plaisir de jouer. (Paris Saint-Germain)
Une notion fondamentale
Le plaisir de jouer ne signifie pas jouer sans ambition. Au contraire. Il s'agit de créer les conditions permettant à l'ambition de s'exprimer pleinement, sans que la peur du résultat ne vienne empêcher le joueur de faire ce qu'il sait faire.
3. Accepter la possibilité de perdre pour retrouver sa liberté
L'un des paradoxes de la préparation mentale est peut-être celui-ci : pour être pleinement engagé dans la victoire, il faut être capable d'accepter la possibilité de perdre.
Cela peut sembler contradictoire. Et pourtant, c'est souvent lorsque le sportif cesse de considérer la défaite comme quelque chose d'interdit qu'il retrouve la possibilité de jouer son jeu.
Accepter ne signifie évidemment pas renoncer. Accepter signifie reconnaître une réalité : le résultat ne dépend jamais totalement de soi.
On peut contrôler :
Mais on ne peut pas contrôler totalement l'adversaire, les circonstances, l'arbitrage, le déroulement d'un match ou le résultat final.
Cette distinction permet progressivement de déplacer l'attention. Au lieu de chercher à contrôler l'incontrôlable, le sportif peut revenir à ce qu'il peut réellement mettre en œuvre.
C'est là que commence la liberté.
4. Le rôle du préparateur mental : construire cette liberté avant qu'elle ne devienne nécessaire
C'est ici que mon positionnement de préparateur mental prend tout son sens.
Le rôle du préparateur mental n'est pas d'apprendre à un sportif à « penser positif ». Il ne consiste pas non plus à lui demander simplement de se détendre avant une compétition.
La préparation mentale est un véritable travail d'entraînement. Comme le sportif entraîne son corps et perfectionne sa technique, il peut apprendre à mieux comprendre son fonctionnement mental, identifier ce qui le freine et développer les ressources dont il a besoin dans les moments importants.
Jouer libéré se prépare. Cela passe notamment par un travail sur la confiance, la concentration, la gestion des émotions, l'acceptation, la capacité d'adaptation, la motivation et la responsabilité.
L'objectif n'est pas de supprimer la pression. L'objectif est d'apprendre à fonctionner avec elle.
Car la pression fera toujours partie du sport de haut niveau. Le jour où tout se joue, elle sera présente.
La question devient alors : que vais-je faire de cette pression ?
5. Le préparateur mental n'est pas là pour prendre la place de l'entraîneur
C'est également un point essentiel de mon positionnement.
Le préparateur mental n'a pas vocation à remplacer l'entraîneur, le préparateur physique ou les professionnels de santé qui entourent le sportif. Chacun possède son rôle, son expertise et son regard.
Mon intervention consiste à travailler sur une dimension spécifique : les conditions mentales permettant au sportif de mobiliser pleinement ses compétences lorsque l'enjeu augmente.
Un joueur peut parfaitement maîtriser son geste technique à l'entraînement et ne plus parvenir à l'exprimer en compétition.
Un sportif peut connaître son plan de jeu et pourtant perdre ses repères lorsqu'il commet une erreur.
Un athlète peut avoir toutes les qualités physiques nécessaires et se retrouver paralysé par la peur de l'échec.
C'est précisément dans cet espace que la préparation mentale peut apporter une véritable valeur ajoutée.
6. La liberté ne consiste pas à ne plus ressentir
Un autre malentendu mérite d'être levé.
Jouer libéré ne signifie pas ne plus ressentir de stress. Cela ne signifie pas ne plus avoir peur. Cela ne signifie pas devenir indifférent au résultat.
Un sportif qui joue une finale de Grand Chelem, un match décisif ou une compétition importante ressentira probablement quelque chose.
L'objectif n'est donc pas de devenir une personne différente au moment de la compétition. L'objectif est de pouvoir rester soi-même malgré l'enjeu. C'est une nuance fondamentale.
Le travail mental permet progressivement au sportif de reconnaître ce qui se passe en lui sans nécessairement se laisser diriger par ce qui se passe en lui.
Une émotion peut être présente sans devenir une consigne.
Une pensée peut apparaître sans devenir une vérité.
Une erreur peut survenir sans définir la suite du match.
Un mauvais résultat peut exister sans remettre en question la valeur du sportif.
7. Ne pas attendre un drame pour changer de regard
L'exemple de Luis Enrique, comme celui d'autres sportifs ayant vécu des expériences personnelles ou sportives particulièrement fortes, peut nous interroger sur notre rapport à la performance.
Certaines expériences de vie peuvent naturellement provoquer une prise de recul. Elles peuvent modifier notre hiérarchie des priorités et nous faire relativiser ce qui, auparavant, semblait essentiel.
Mais pourquoi faudrait-il attendre de vivre une épreuve pour accéder à cette prise de recul ?
Pourquoi attendre une blessure ?
Pourquoi attendre un échec majeur ?
Pourquoi attendre une défaite qui fait mal ?
Pourquoi attendre un événement personnel pour comprendre que l'on peut vouloir très fort quelque chose sans être prisonnier du résultat ?
C'est justement l'intérêt d'un accompagnement en préparation mentale. Il permet de travailler ces questions lorsque tout va bien, lorsque le sportif peut encore expérimenter. Se tromper. Observer. Comprendre. Ajuster.
Et construire progressivement de nouveaux réflexes mentaux.
8. Mon rôle : créer les conditions pour que le sportif puisse jouer son jeu
Dans mon accompagnement, je ne cherche pas à fabriquer un sportif qui ne doute jamais. Je ne cherche pas non plus à supprimer ses émotions.
Je cherche à l'aider à mieux comprendre son fonctionnement et à construire les ressources nécessaires pour être capable de revenir à son jeu lorsque l'enjeu devient important.
Parce que la performance ne consiste pas seulement à savoir quoi faire. Il faut également être capable de le faire lorsque cela compte. C'est toute la différence entre la compétence et son expression en situation de pression.
Mon travail de préparateur mental consiste donc à accompagner le sportif dans cette construction :
identifier ce qui l'empêche parfois de jouer son jeu ;
comprendre ses mécanismes ;
développer ses ressources ;
travailler sa capacité à accepter l'incertitude ;
apprendre à revenir au présent ;
clarifier ce qui dépend réellement de lui.
Et surtout, construire progressivement cette capacité à s'engager pleinement sans être prisonnier du résultat.
9. Jouer pour gagner, sans être obligé de gagner
Il existe une différence immense entre ces deux phrases :
C'est cette liberté que je cherche à développer dans mon accompagnement.
Parce qu'un sportif n'a pas besoin d'attendre un drame pour comprendre qu'il peut prendre du recul. Il peut apprendre à le faire. Il peut s'entraîner à le faire. Il peut être accompagné pour le faire.
Et c'est peut-être cela, finalement, jouer libéré : avoir suffisamment envie de gagner pour tout donner, tout en étant suffisamment libre pour accepter que le résultat ne définisse ni sa valeur, ni son identité, ni l'ensemble de son parcours.
« Je dois gagner. »
La première enferme. Le résultat devient une obligation qui conditionne la liberté du sportif.
« Je veux gagner et je vais tout mettre en œuvre pour y parvenir. »
La seconde mobilise. Le résultat reste un objectif puissant, mais le sportif conserve la possibilité de jouer, d'oser, de prendre des décisions et de s'engager pleinement.
À retenir
La performance durable ne naît pas de l'obligation de réussir. Elle naît de la capacité à s'engager pleinement dans ce que l'on peut réellement maîtriser. Et parfois, c'est lorsque l'on cesse de vouloir contrôler le résultat que l'on retrouve enfin la liberté de jouer son jeu.